Etes-vous sur ou sous la vague ?

Je suis tombée hier à la télévision sur le témoignage d'un surfeur interviewé juste après une prouesse sportive ; la fascination qu' il affiche pour la vague me fascine à mon tour. Encore possédé par toutes ces vagues qu'il vient de chevaucher, il répond au journaliste mais ne peut s'empêcher de regarder en direction de l'océan pour guetter la vague du siècle qu'il serait peut être en train de manquer. Il parle mais il est encore là-bas, dedans.

Voici ce qu'il déclare, le sourire aux lèvres : "quel plaisir quand on est au-dessus de la vague; on a l'impression de dominer les éléments et d'être en harmonie avec ce qui nous entoure. Je me sens le roi du monde". Puis, son visage s'assombrit d'un coup : "quelques secondes après, cela peut être tout l'inverse. On est sous la vague. Complètement submergé. On cherche sa respiration, on suffoque. J'ai alors la sensation que j'étouffe, je ne sais plus où est le haut, où est le bas, je n'ai plus de repère, je sais seulement que je suis en train d'étouffer."

Des collaborateurs-surfeurs, j'en vois tous les jours à mon cabinet.

Dès leur entrée, en quelques secondes, il est aisé de voir s'ils chevauchent la vague ou s'ils sont submergés par le rouleau (souvent compresseur, voire parfois aussi au bout de ce rouleau). Dans notre monde actuel qui prend souvent l'allure de montagnes russes, nous sommes tous quelque part des surfeurs. Certains, cependant, sont tellement englués sous la vague qu'ils ne distinguent plus du tout l'horizon. D'autres semblent au contraire stimulés par la prochaine vague du siècle.

Alors, qu'est-ce qui fait la différence ? La limite semble parfois ténue, qu'est-ce qui fait donc basculer un collaborateur d'un côté ou de l'autre de la ligne de crête ?


Je n'ai pas de réponse toute faite, bien sûr. Néanmoins, je partage avec vous les observations suivantes :

- ce n'est pas la charge de travail qui est discriminante (de très hautes charges de travail sont souvent constatées chez les collaborateurs qui se maintiennent au dessus de la vague). Même si cette charge de travail est souvent exprimée par les collaborateurs comme facteur premier de leur mode "down".

- l'environnement a un impact certain (un secteur en crise ou en décroissance, où chaque journée est un nouveau combat pour la réduction des coûts ou le maintien difficile de parts de marché, aura plus de propension à maintenir la tête du collaborateur sous l'eau).

- les méthodes de management sont déterminantes, et plus précisément, la façon dont la hiérarchie aborde sa propre mission (en stress permanent; en surcontrôle, obnubilé par le "quoi" et peu soucieux du "comment", encore moins du " vers où") ainsi que son aptitude à donner de la reconnaissance aux bons moments à ses équipes.

- le climat de confiance, on y revient toujours! Les collaborateurs à qui on laisse la maîtrise de leur poste (tout en exigeant le résultat), à savoir la latitude d'inventer par eux-mêmes leurs propres modes de fonctionnement maintiennent une énergie étonnante et la véhiculent à leurs équipes. Lorsque j'écoute ces collaborateurs, la sensation d'étouffement est toujours corrélée au sentiment d'être "pieds et mains liés" de tous côtés. Ils ont la sensation physique d'être pris en étau, ils sont, au sens propre, en manque d'oxygène.

Enfin, et c'est là le plus important car un collaborateur n'a pas forcément de levier pour influer sur les éléments précédents, je suis convaincue que, tout comme le surfeur seul sur sa planche, la discipline personnelle est une clé majeure.
Prendre conscience de soi pour savoir si on est au dessus ou en dessous de la vague à un instant t est un préalable. Tel un équilibriste, il s'agit de connaitre à chaque instant ses zones de bascule, ses appuis, ses zones d'inconfort pour se remettre en selle sans s'enfoncer encore plus. Il est aussi important, dans ces moments de tempête, d'imager qu'il y a un espace entre soi et son travail. "Je ne suis pas mon travail", "je ne suis pas le chaos de mon travail". Et surtout, si l'on en croit le sage surfeur, je sais qu'en quelques secondes, je peux avoir une perception toute différente de ma situation, dans un sens comme dans l'autre.
Dès lors qu'on se regarde soi-même, tel un observateur extérieur, se dépêtrer dans l'océan tumultueux, que l'on ne devient pas à nous seul ce tumulte tout entier, on retrouve quelque part sa dignité humaine (si essentielle en ces moments où l'estime de soi est mise à mal!) ainsi que l'énergie de remonter sur sa planche... et d'y retourner!
















6 commentaires:

  1. Manager et surfer moi-même, je peux vous dire que vous êtes dans le mille en parlant de ces analogies : je rajouterais que l'on peut utiliser la puissance de la vague (motivation intérieure de chaque collaborateur) pour aller plus vite et plus loin (agilité dans un environnement incertain) en anticipant sur son évolution (vision partagée).
    Vous retrouverai-je sur un spot de surf ?

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  2. Bonjour Corinne,

    Je trouve très intéressant le parallèle entre l'univers du surf et celui de l'entreprise.

    Peut-être avons-nous vu le même reportage hier ? Je me rappelle de ce surfeur qui disait aussi que sur les très grandes vagues, risquées, les surfeurs forment une sorte de famille et s'entraident en cas de difficultés. Si un surfeur perd sa planche, les autres viennent à son secours.

    C'est peut-être un autre point qui fait aussi la différence et permet de rester "au dessus de la vague": savoir que l'on sera soutenu par une équipe en cas de pépin, que l'on peut prendre des risques et que l'on ne sera pas seul si les choses ne se passent pas comme prévu.

    Bonne journée !

    Stéphanie

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  3. Allez, je retourne dans le rouleau ce matin, comme chaque lundi, pour le meilleur et pour le pire...

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  4. Le parallèle entre le surfeur et le collaborateur n'est que trop saisissant de vérité. M'étant aussi bien souvent retrouvé sous la vague, j'ai décidé à la n-ième tasse bue de changer de perspective en devenant moi-même un rouleau et de me fondre plus aisément dans l'océan. Tantôt écume, tantôt lame de fond. Ma vie professionnelle n'est pas devenue un long fleuve tranquille pour autant, mais une respiration marquée par les coefficients de marée et le vent. Vous l'aurez compris, je me suis mis à mon compte ! Merci Corinne pour cette belle association d'idées. Jean-Bernard, ex-manager...

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  5. La nature et ses éléments peuvent tout autant vous ravir et vous tuer, l’entreprise aussi. Pourtant le progrès n’a eu de cesse d’instaurer des règles de protection pour qu’on ne puisse plus mourir de travailler et nous y sommes presque arrivé. Mais avec toutes ces règles, n’est-ce pas l’envie et la liberté au travail qu’on a aussi éliminé ?

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  6. Excellent article! Je vous remercie, ça m'aide. Catherine R.

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