Les petits cailloux




A l'heure où il serait sage pour une équipe de réfléchir à ses grandes priorités, moi, j'adore aller fureter du côté de ses petits cailloux.

Vous savez, ce sont ces petits cailloux qu'on a parfois dans nos chaussures et qui nous font claudiquer légèrement. Soit, on s'arrête pour les enlever s'ils nous font trop souffrir, soit on continue de marcher en nous disant qu'ils ne nous gênent pas vraiment, en faisant bonne figure comme si de rien n'était; soit encore, on ne se rend même pas compte de leur présence et nous voilà tout étonnés, en ôtant nos chaussures, de retrouver nos pieds écorchés.

Lorsqu'on invite une équipe à identifier les petits cailloux qui l'empêchent de travailler sereinement, ce n'est pas de la rocaille qu'on récolte, ce sont souvent des pépites d'or. Il ressort en effet, parmi la poussière et les morceaux de terre qui émergent en premier, des éléments solides, bien ancrés, souvent si basiques qu'on n'y fait plus attention, qui empêchent la machine de tourner rond.

Quand les collaborateurs inspectent, individuellement et collectivement, ce qui constitue un obstacle à leurs missions respectives, l'équipe est amenée à forer au cœur de ses dysfonctionnements.

Ce travail peut donner l'impression d'ouvrir un bureau des pleurs puisqu'on invite le collaborateur à se centrer sur ce qui ne va pas. Voilà de quoi décourager tout manager d'équipe, j'en conviens! L'exercice suppose du courage, une capacité d'écoute et surtout la volonté de mener la démarche jusqu'au bout pour enlever un par un le maximum de cailloux .

En fait, le niveau de vérité auquel invite cet exercice au sein de l'équipe, ainsi que la créativité qu'il suscite (l'équipe est invitée à ne pas en rester aux constats mais à être force de proposition), sont assez stupéfiants. Les petits cailloux identifiés, verbalisés, décortiqués donnent lieu à des innovations qui dépassent souvent le périmètre du caillou lui-même.


Plus concrètement, ces petits cailloux s'expriment en général en termes de rigidités (process, règles, réunions, etc.), de dysfonctionnements (entre services, en interne et même parfois entre deux collaborateurs assis face à face dans un même bureau) ou encore d'obstacle à la valeur ajoutée (face à un client par exemple).

A titre d'illustration, prenons les entreprises libérées qui ont mené cet exercice en grandeur nature. Les patrons de ces entreprises racontent tous, sans exception, que leur organisation cible ainsi que les innovations majeures mises en place ont toutes procédé d'une première étape d'écoute et d'introspection approfondies des rigidités et dysfonctionnements existants, aussi anodins soient-ils, que les collaborateurs avaient finis par intégrer dans leur quotidien (ces fameux petits cailloux).

Ces petits cailloux sont souvent considérés, à tort, comme des signaux faibles parce que tout le monde s'en accommode ("on a toujours fait comme ça", "ce n'est pas la priorité", "il y a plus urgent"). Ils ne sont pas directement reliés aux objectifs du moment. Ils supposent de faire un détour, de sortir de la feuille de route et d'investir un espace qui n'est pas, à première vue, directement productif. Vraiment pas facile! Cependant, c'est peut-être en eux que réside ce qui a de plus concret et de plus sûr pour vous aider à réussir dans ce monde incertain. Lors de votre prochain séminaire, invitez donc les gens à ôter leurs chaussures :)!


3 commentaires:

  1. Eric Déchanteul4 mai 2015 à 09:06

    Cela me rappelle le principe de la délégation inversée, je ne sais plus qui m’a expliqué cela un jour : le principe est de donner le maximum d’autonomie à l’équipe pour lui permettre de résoudre par elle-même ses problèmes et, lorsqu’un « caillou » lui résiste, elle fait une demande à son manager. Il devient alors facilitateur, au service de son équipe pour enlever tout ce qui l’empêche de faire du bon travail.

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  2. Votre article me fait penser, sans doute à cause de votre image des chaussures, à ce qui se passe dans une armoire à vêtements au bout de quelques temps. Bien qu'elle soit en apparence rangée, il s'y accumule tout un tas de choses devenues inutiles et encombrantes. Si bien qu'au bout d'un moment, il faut du temps pour trouver ce qu'on veut. C'est insidieux car progressif et on finit par s'y habituer, aussi inconfortable que cela puisse être. Une seule solution : tout vider, trier et éliminer ce qui ne sert plus et repenser l'agencement pour faire place aux nouveautés. L'impression de fraîcheur et de facilité qu'il y a ensuite à chaque accès à l'armoire nous fait nous demander pourquoi on n'a pas fait cela plus tôt!

    Yann, manager à la retraite

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  3. Depuis que j'ai lu votre article, je ne cesse de penser pendant les réunions à tous les sujets implicites qu'on ne traite pas dans l'ordre du jour et qui nous démangent. Pourtant je suis sûre que si on faisait un sondage autour de la table, il y aurait une grande convergence quant à l'expression de ces petits cailloux. Et très sincèrement, ils ne me paraissent pas du tout insurmontables. Anne-Charlotte D.

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