La société de défiance

Je viens de tomber sur un petit ouvrage fascinant de Yann Algan et Pierre Cahuc, tous deux professeurs d'économie dans de prestigieux établissements, intitulé : "la société de défiance : comment le modèle social français s'autodétruit" (préface de l'économiste Daniel Cohen, éditions rue d'ULM).

A travers des enquêtes menées dans tous les pays développés, ce petit fascicule démontre que, plus que dans tout autre pays, les Français se méfient de leur concitoyens, des pouvoirs publics et du marché. Constat d'autant plus édifiant que ces études montrent dans le même temps que cette défiance profonde s'accompagne d'un degré d'incivisme des citoyens plus élevé que dans le reste du monde. On ne sera pas étonné de voir le Danemark, la Norvège et la Suède caracoler au top du hit parade de la confiance mutuelle et du civisme, on sera quand même abasourdi de voir la France à ce point à la traine en bas de la liste sur ces mêmes critères.

L'enquête ne se limite pas à une étude d'opinion (d'emblée, la majorité des français pensent qu'il est impossible de faire confiance aux autres et que l'on n'est jamais assez méfiant; et parmi eux, exemple parmi d'autres, très peu pensent qu'il est injustifiable de réclamer indument des aides publiques,..). Les comportements des citoyens ont été aussi concrètement testés. A titre d'exemple, sur une expérience menée par le Reader Digest, on découvre que moins d'un Français sur deux rapporte un portefeuille égaré (100% dans les pays nordiques). Une autre enquête, comparant la propension des diplomates à enfreindre la loi et à profiter de leur immunité, place la France au pathétique 78ème rang, en compagnie de l'Inde et du Laos, alors que les pays anglo-saxons et scandinaves s'affichent aux premiers rangs des bonnes conduites.

Les auteurs démontrent que les déficits de confiance et d'incivisme accompagnent bien les médiocres performances de l'économie française ces deux dernières décennies. Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ne s'agit pas d'un trait de culture qui condamnerait à jamais la France et rendrait caduque toute politique susceptible de renforcer la cohésion sociale (étonnantes enquêtes menées sur des Français installés aux US ayant émigré il y a deux générations démontrant que la défiance n'est pas dans nos gênes). Ces attitudes se seraient dégradées depuis la Seconde Guerre mondiale : la défaite, l'occupation allemande, le régime de Vichy ont sapé la confiance des Français.

Surtout, la défiance tenace serait intimement lié au fonctionnement de l'Etat et du modèle social français qui a depuis plusieurs décennies entretenu le corporatisme et l'étatisme. Le corporatisme, qui consiste à octroyer des droits sociaux associés au statut et à la profession, institutionnalise la segmentation des relations sociales et la suspicion mutuelle. L'étatisme, qui consiste à réglementer l'ensemble des domaines économiques et sociaux dans leurs moindres détails, vide le dialogue social de son contenu, entrave la concurrence (énorme ressenti de défiance des français vis à vis de la concurrence) et favorise la corruption. Ce mélange de corporatisme et d'étatisme serait donc au cœur du cercle vicieux de la défiance actuelle et des dysfonctionnements du modèle économique et social français.

La défiance est le principal moteur du blocage des réformes dans toute institution, et ce, au cœur de l'entreprise même.
On cerne donc l'immense chemin à parcourir sur le terrain de la confiance afin que nos entreprises puissent mener toutes les transformations qui lui sont nécessaires, à un rythme de plus en plus rapide.
Le management collaboratif, qui s'appuie en premier lieu sur la confiance et le respect de règles en collectif, constitue l'une des clés de réussite aujourd'hui des entreprises pour relever leurs défis et retrouver leur place sur le marché. Je ne reviens pas sur ces entreprises qui nous le démontrent chaque jour. Pour ce faire, les organisations françaises doivent aller à contre-courant de la défiance et de la tendance à l'incivisme, afficher une volonté supérieure et instaurer un cadre plus solide qu'ailleurs pour faire bouger les choses et faire advenir une autre façon de vivre et travailler ensemble. Comme qui dirait, ce n'est pas gagné! Pour le moment...




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire